L'innovation "par hasard" : mythe ou réalité ?

C'est dans la boîte !

En 1928, le médecin et biologiste britannique Alexander Fleming mène une série d’expériences sur les propriétés du staphylocoque lorsqu’il découvre à son retour de congés que ses cultures bactériennes ont été contaminées par une moisissure : observant plus attentivement ses boîtes de Pétri, il constate que la moisissure est entourée d’un halo vierge de toute bactérie. Après une étude plus approfondie de ce champignon appartenant à la famille du pénicillium, Fleming confirme qu’il offre un moyen de stopper la prolifération bactérienne : c’est l’invention de la pénicilline.

Cette anecdote est sans doute l’un des exemples les plus emblématiques de découverte par sérendipité. Concept aujourd’hui à la mode, la sérendipité est souvent associée à la chance, à l’erreur ou à l’accident. De nombreuses inventions sont réputées comme étant le fruit de la sérendipité : c’est notamment le cas du Velcro, du Post-it, de l’aspartame ou encore des Bêtises de Cambrai. Toutes ces inventions sont souvent qualifiées d’inventions "par hasard" ou encore de "découvertes heureuses". Mais le mérite de ces inventions ne revient-il vraiment qu’au seul hasard ? Le raisonnement serait-il totalement absent de la découverte par sérendipité ?

Il était une fois, la sérendipité

Les origines du mot « sérendipité » permettent de mieux appréhender le sens de ce concept ainsi que la place qu’il réserve au raisonnement : inventé en 1754 par l’écrivain et homme politique britannique Horace Walpole, le mot sérendipité désigne selon son auteur la faculté de découvrir « par sagacité et par hasard » ce que l’on ne cherchait pas. Lorsque Walpole utilise pour la première fois le mot « sérendipité », il explique que le terme lui a été inspiré par un conte : l’histoire des Princes de Serendip (Serendip étant l’ancien nom persan de l’actuel Sri Lanka).

Dans ce conte, le roi de Serendip envoie ses trois fils parcourir le monde. Dans une contrée étrangère, les princes croisent sur leur route un chamelier déclarant avoir perdu l’un de ses chameaux. Le marchand leur demande si, par hasard, ils n’auraient pas aperçu l’animal et les trois Princes commencent alors à décrire avec précision le chameau du marchand : l’animal est borgne, boiteux, chargé de miel d’un côté, et de beurre de l’autre. Le chamelier soulagé leur demande la direction prise par le chameau et repart à sa recherche. Cependant, ses recherches n’aboutissent pas et le marchand conclut bientôt que les princes l’ont dupé et lui ont en réalité volé l’animal. Ces derniers sont sur le point d’être exécutés pour vol par le roi du pays lorsqu’un voyageur fait irruption en déclarant avoir vu le chameau errer dans le désert. Les princes sont alors graciés et expliquent comment ils ont pu décrire un animal qu’ils n’avaient jamais vu : l’animal devait être borgne car ils ont remarqué que de l’herbe avait été broutée uniquement d’un côté du chemin bien que cette dernière semblât meilleure de l’autre côté. Il devait être boiteux car les traces laissées par l’un de ses pieds étaient moins marquées dans le sol. Enfin, le chameau devait porter d’un côté du miel et de l’autre du beurre, en raison de la présence d’abeilles et de fourmis le long du chemin. La sagacité des princes leur valut d’être nommés conseillers du roi. Ainsi, si les Princes de Serendip ont effectivement découvert un animal qu’ils n’avaient pas cherché, ce n’est pas tant le fruit du hasard, mais davantage le résultat de leurs capacités d’observation et de déduction. La sérendipité, art des Princes de Serendip, conjugue donc à la fois hasard et sagacité.

Hasard versus raisonnement

L’usage actuel du mot sérendipité - souvent associé à la seule découverte par accident – néglige ainsi quelque peu la première partie de la définition de Walpole : la fameuse « sagacité ». De la même façon, la découverte de Fleming n’est pas uniquement due au seul hasard : un autre que lui aurait peut-être jeté les boîtes de Pétri contaminées sans se poser davantage de questions. Aussi le concept de sérendipité ne désigne-t-il pas seulement l’invention par accident : il inclut également la mise en œuvre d’un raisonnement, de qualités d’observation et de déduction, qui participent, tout comme la chance, à l’émergence de l’invention par sérendipité.

Pour aller plus loin, il est même possible de distinguer deux types d’invention par sérendipité en fonction du rôle joué par le raisonnement dans leur conception : d’un côté, la découverte par accident, où le raisonnement joue un rôle mineur, et de l’autre, l’invention par sagacité, au cours de laquelle le raisonnement prend une part plus importante.

Parmi les découvertes par accident, on peut notamment compter la création des Bêtises de Cambrai. Il existe différentes versions expliquant l’origine de cette confiserie apparue au XIXème siècle, mais selon la plus célèbre, un apprenti confiseur de la ville de Cambrai commet un jour une maladresse lors de la préparation de ses berlingots : il fait tomber accidentellement de la menthe dans sa préparation. Afin de camoufler son erreur, il tire sur la pâte jusqu’à ce que cette dernière blanchisse, la gonflant involontairement de bulles d’air et la rendant ainsi particulièrement tendre. Le lendemain, les confiseries sont mises en vente, et ce qui était à l’origine une maladresse remporte un vif succès. Dans la naissance des Bêtises de Cambrai, la sagacité et le raisonnement tiennent un rôle mineur en comparaison de l’accident. À l’inverse, certaines inventions sérendipiennes reposent davantage sur les capacités d’observation, de déduction et de création de leur auteur.

C’est notamment le cas du Velcro : en 1941, suite à une partie de chasse, l’ingénieur George de Mestral s’affaire à retirer des graines de bardane restées accrochées aux poils de son chien lorsqu’il décide de comprendre pourquoi ces dernières s’y agrippent si bien. De retour chez lui, il place les graines sous microscope et constate qu’elles possèdent de minuscules crochets déformables. Ces crochets permettent à la graine d’accrocher très facilement les matières fibreuses, mais aussi, de par leur flexibilité, d’en être facilement retirées. Il imagine alors un système composé de deux bandes, l’une comportant de minuscules crochets de nylon, l’autre, des boucles de fil. Mises en contact, les deux bandes se lient l’une à l’autre de façon amovible. De Mestral nommera plus tard son invention « Velcro » par contraction des mots « velours » et « crochet ». Pour cette invention, la place du raisonnement prend donc une place au moins aussi importante que le hasard.

Ainsi, même si l’invention par sérendipité est souvent considérée comme étant le résultat d’un heureux hasard, le rôle de la sagacité de l’inventeur ne doit pas être sous-estimé. Le mot sérendipité est aujourd’hui principalement associé à la chance et à l’erreur, mais les capacités d’observation, de déduction et de création jouent un rôle plus important qu’il n’y parait dans ce concept devenu à la mode. En effet, l’innovation n’est que rarement le fruit du seul hasard : elle résulte d’un raisonnement de conception qu’il est possible de modéliser, et même, de favoriser. Entretenir les capacités d’observation, de recherche et de création de concepteurs potentiels constitue l’un des moyens de favoriser ce raisonnement et fait aujourd’hui l’objet de nombreuses méthodes de management de l’innovation. Ne serait-il pas dommage de ne faire qu’attendre l’arrivée du heureux hasard, sans chercher à le provoquer ?

Sources :

 

Juliette Brun (2019). D'où viennent les bonnes idées? Diateino.

Sylvain Catellin (2014). Sérendipité, du conte au concept. Le Seuil.

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